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Je ne prétendrai pas que cette lettre anonyme ne m’ennuya pas, ce ne serait pas exact… Mais je dois ajouter que je l’oubliai bientôt. Je ne l’avais pas prise au sérieux. Je me souviens m’être dit que ce genre de choses devait arriver assez fréquemment dans les villages reculés, que l’auteur de la lettre était vraisemblablement quelque pauvre femme qui espérait par là pimenter une existence sans saveur parce que monotone, et qu’au surplus, si toutes les lettres anonymes reçues à Lymstock étaient aussi bêtement enfantines que la nôtre, le mal n’était pas grand.
Je puis dire que je n’y pensais presque plus quand, une huitaine de jours plus tard, Mary vint m’informer d’un air grave que Béatrice, la petite qui, chaque matin, venait lui donner un coup de main, resterait chez elle ce jour-là.
— D’après ce que j’ai compris, monsieur, ajouta-t-elle, elle est toute bouleversée…
Je n’avais pas très bien compris, mais je m’imaginai – à tort – que Mary faisait allusion à des troubles intestinaux qu’elle était trop délicate pour mentionner de façon expresse. Je déclarai donc que j’étais navré et que j’espérais que la petite irait mieux bientôt.
— Elle va très bien, reprit Mary. C’est dans ses sentiments qu’elle est bouleversée…
— Ah ? fis-je.
— Oui. À cause d’une lettre qu’elle a reçue… Une lettre qui était pleine d’insinuations, à ce que j’ai compris…
L’œil sombre de Mary, le ton sur lequel elle avait prononcé le mot « insinuations », son attitude, tout cela me donnait à réfléchir : il était probable que ces insinuations me concernaient. J’avais si peu fait attention à Béatrice que je ne sais pas si je l’aurais reconnue si je l’avais croisée dans la rue, et un invalide se traînant sur deux cannes se conçoit assez mal dans le rôle du séducteur qui détourne de leurs devoirs les filles du village. Je déclarai donc avec un peu d’impatience dans la voix que l’affaire me semblait absolument ridicule.
— C’est exactement ce que j’ai dit à la mère de la petite, fit Mary. « Des manigances dans cette maison, que je lui ai dit, il n’y en a jamais eu et il n’y en aura pas tant que j’y serai ! Quant à Béatrice, rappelez-vous que les filles d’aujourd’hui sont différentes de ce que nous étions et que je ne sais pas ce que la vôtre a pu faire dehors ! » La vérité, monsieur, c’est qu’elle fréquente un jeune mécanicien du garage, avec qui elle sort le soir, et qu’il a reçu une lettre, lui aussi…
— En tout cas, moi, dis-je, de ma vie, je n’ai entendu histoire plus absurde.
— C’est bien mon avis, monsieur, conclut Mary. L’essentiel, c’est que nous sommes débarrassés de la petite et on ne m’ôtera pas de l’idée que, si elle est toute retournée par cette lettre, c’est parce qu’elle a quelque chose à cacher. Comme on dit, il n’y a pas de fumée sans feu !
Je ne savais pas encore combien cette dernière petite phrase finirait par me paraître insupportable.